La MERITOCRATIE. Vous connaissez probablement le mot. Ou pas. En tout cas, c’est un principe ou un idéal d’organisation sociale qui tend à promouvoir les individus — dans différents corps sociaux (école, université, grandes écoles, institutions civiles ou militaires, monde du travail, administrations publiques, etc.) — en fonction de leur mérite (aptitude, travail, efforts, compétences, intelligence, vertu) et non d’une origine sociale (système de classe), de la richesse (reproduction sociale) ou des relations individuelles (système de « copinage »).
Vous l’aurez remarqué, c’est un système qui vise l’abolition de tout progrès (scolaire, universitaire, politique, professionnel…) basé sur la faveur et donc de toute injustice. Il incite à l’effort et au travail. Soit.
Mais utilisée sans autres formes d’analyse et de contextualisation et d’adaptation, la notion se révèle une grande source d’injustice sociale, (celle-là même qu’elle est censée corriger) lorsqu’on la met face au genre et à l’inclusion. Comment ? Eh bien, regardez bien l’image associée à ce texte. Quelles sont les personnes qui gagneront cette course et donc mériteront la récompense prévue ? Les trois hommes bien évidemment. Mais peut-on vraiment parler de mérite dans cette situation ?
Nous rencontrons cette situation sous plusieurs formes dans tous les domaines de la vie :
- Les filles à qui on demande d’exceller à l’école comme les garçons alors qu’elles sont les premières à se lever et les dernières à se coucher
- Les filles qu’on accuse d’avoir abandonner les études alors qu’elles n’en peuvent plus du harcèlement des enseignants, des camarades ou du personnel de l’administration des établissements
- Les femmes à qui on demande d’être aussi performantes en entreprise alors que ce sont elles qui ont moins d’opportunités de formation continue, de mission, de participation à des groupes de travail qui renforcent les capacités et les expériences de haut niveau
- Les femmes à qui ont reproche de refuser les postes de responsabilités ou de n’en avoir pas la capacité et les compétences nécessaires alors mêmes qu’elles sont les dernières à qui on propose des délégations de pouvoir et de signature, qui sont les dernières à recevoir une proposition d’intérim
- Les femmes à qui les hommes et les autres ne font aucune confiance pour des postes politiques et administratifs
- Les femmes des partis politiques à qui on refuse de ne pas être assez engagées et engagées dans la vie du parti pour prétendre être candidate à quoi que ce soit alors même qu’on s’organise à faire les réunions aux heures où les femmes sont obligées d’être à la maison pour préparer le repas de leur mari
- Des femmes à qui on reproche de ne pas avoir assez de ressources pour garantir un prêt, de n’avoir pas assez cotiser dans les institutions de microfinance alors qu’on leur refuse jusqu’à maintenant le contrôle des ressources (terres, capitaux, information et formation, temps, mobilité) et sur leur propre corps
- Des filles et des garçons qui ont le potentiel de réaliser des parcours scolaires et académique exceptionnel mais qui n’ont pas eu l’opportunité de l’exprimer compte tenu de leurs conditions de vie
- …
La prochaine fois que nous apprêtons à remettre des prix de mérite, posons-nous cette question : qu’est-ce qui fait que ces personnes ont cette excellence et pas les autres ? Qu’est-ce qui empêche les autres d’en faire autant ? Nous pourrions être surpris par les réponses si nous creusons vraiment.
Les concepts seuls ne peuvent suffire à assoir la justice sociale. Il faut s’employer à identifier les obstacles particuliers auxquels des groups particuliers font face dans les sociétés et les éliminer avant d’appliquer les règles. Car sinon cette politique ne favorise que d’une part les garçons et les hommes et, d’autre part les filles et les femmes qui ne sont pas assujetties aux violences communes ou qui ont pu recevoir l’aide nécessaire pour dépasser les obstacles qui se dressent sur leur chemin. Attention, nous ne faisons pas la promotion de la médiocrité. Mais mettons les travaux domestiques sous toutes leurs formes et les autres formes de violences et de discriminations devant les hommes et les garçons et venons parler de mérite ensuite…