La voix passive

En grammaire, la voix passive est une forme verbale caractérisée par un marquage grammatical spécifique. Son emploi entraîne un remaniement de la structure de la phrase de base et un nouveau rapport entre les fonctions des groupes nominaux de met en place : le sujet d’origine disparait, l’objet devient sujet. Exemple : le médecin a soigné le patient : le patient est soigné. On voit que « patient » qui était objet devient sujet et le sujet « médecin », disparait simplement. Oh ce n’est pas un problème ! Apparemment…

En réalité, en faisant disparaitre le sujet d’origine et en le substituant par l’objet, la voix passive met l’accent sur l’objet qui devient son propre sujet. Ce faisant, la faute ou le mérite de l’action revient à l’objet et à lui seul. En bien ou en mal. Et cela entraine des conséquences, aussi importantes qu’insoupçonnées.

Un des domaines dans lesquels cette situation est visible est celui des violences de genre, particulièrement les violences contre les femmes et les filles. Dans la plupart des statistiques nationales et internationales sur le sujet, il est très fréquent de lire :

  • 20 filles ont été violées cette année au Togo.
  • 20 femmes ont subi des violences conjugales…
  • 20 filles sont tombées enceintes dans les écoles du Togo l’année passée.

Ah vous voyez déjà ! Non ? Quelle question peut-on poser là ? Ouiiiii : « Par qui ? » Vous voyez ce que je veux dire maintenant ? Toujours pas ?

Comme expliqué dans le paragraphe deux ci-dessus, chacune de ces phrases fait disparaitre les auteurs et co-auteurs de ces actes. Les personnes qui ont violentées les femmes et filles sont cachées. Non seulement les objets (en l’occurrence les femmes et les filles) subissent la violence, mais aussi et surtout, en faisant disparaitre les sujets (ici les hommes et les garçons), elles (les femmes et les filles) sont transformées automatiquement en responsables de ces violences. Je ne dis pas auteures, mais responsables, les personnes qui auront voulu, décidé ou organisé le fait accusé. La preuve, dans nos statistiques, il est rare (je n’ai pas dit que c’est totalement absent) que le rapport pousse l’analyse plus loin, dans un autre paragraphe pour identifier avec précision les auteurs de ces violences. Dans les cas où cela est fait, vous allez voir des constructions telles que :

  • Les analyses montrent que 80% de ces violences sont commises par les partenaires intimes
  • Ces violences sont causées par les pesanteurs socio culturelles et l’insuffisance de l’application de la loi…

Soit !

Mais qui, concrètement ont violé, harcelé battue… les femmes, les filles ? Quel est leur nombre ? Oui combien sont-ils cette année au Togo, en France, au Qatar, au Brésil… ? Quelles sont leurs caractéristiques sociales : riches-pauvres, ruraux-urbains, intellectuels-analphabètes, mariés-célibataires, jeunes, adultes-vieux, fonctionnaires-employés-chômeurs, croyants-athées… ?

Construire la phrase, présenter la situation autour des femmes et des filles les met au centre de l’attention. La conséquence, ce sont elles qu’on montre, qu’on voit, ce sont leurs noms et visage qu’on connait, ce sont elles qui ne peuvent pas se marier parce que souillées, ce sont elles qui ressentent la honte… Les solutions sont également concentrées sur elles. Résultat : le changement est lent et éphémère.

Que devrions-nous lire dans les rapports ? Quelle devrait être l’orientation des phrases, je veux dire les réflexions et les constructions intellectuelles ? Les suivantes sont des possibilités :

  • Au lieu de dire 20 filles ont été violées l’année passée, disons plutôt 20 garçons ont violé des filles l’année passée
  • Au lieu de dire 20 filles ou femmes ont été harcelées à l’école ou sur leur lieu de travail l’année passée disons plutôt 20 garçons ou hommes ont harcelé des filles ou des femmes l’année passée
  • Au lieu de dire 20 filles ont contracté des grossesses non désirées à l’école l’année passée disons plutôt notre système social et sanitaire a provoqué des grossesses non désirées chez 20 filles l’année dernière
  • Au lieu de dire 20 filles ont été victimes de mariage d’enfants l’année passée, disons plutôt 20 parents/familles ont marié leurs filles enfant l’année passée

Il est évident que ces constructions ne sont pas parfaites. Par exemple, ce n’est pas sûr que les 20 filles violées l’étaient par 20 garçons/hommes différents. Un homme peut bien être auteur de plus d’un viol ou de harcèlement sur plus d’une fille ou femme. Mais ces incertitudes doivent être considérées comme des opportunités pour affiner les recherches et rendre plus précises les actions.

Il est également bien évident que l’imprécision ou toute forme de reproches à ces constructions qui mettent l’accent sur les auteurs ne sont rien comparées aux conséquences de la voix passive dans ce domaine.

Elle lisant les propositions ci-dessus, qu’avez-vous ressenti ? Vous aurez remarqué que s’il avait de la honte à éprouver, cette honte n’est plus sur la fille, mais sur l’auteur de la violence, parce que rendu visible, indexé et connu.

En remettant les auteurs, personnes et systèmes, dans la construction, dans la présentation de la situation, les propositions ci-dessus permettent d’identifier presqu’immédiatement les causes et les éléments sur lesquels il faut se concentrer dans la recherche de solutions.

Par exemple : dire que notre système social et sanitaire a provoqué des grossesses non désirées chez 20 filles permet de comprendre en même temps que ce qui est en cause, ce ne sont pas les filles, mais d’une part les croyances et normes sociales néfastes :

  • Qui empêchent les filles et les garçons d’avoir accès à une éducation sexuelle complète et de qualité,
  • Qui empêchent les filles et les femmes d’avoir accès à la contraception…
  • Qui justifient les violences dans les relations amoureuses,
  • Qui poussent particulièrement les filles à vivre sous l’emprise économique et l’abus de pouvoir social des garçons et des hommes.

D’autre part, cela permet, de voir l’échec du système sanitaire à rendre les méthodes contraceptives accessibles aux jeunes ou la manière dont le comportement de certains agents de santé, influencés par les normes et croyances sociales et religieuses néfastes, repousse les jeunes et adolescents des services dédiés aux jeunes et adolescents. Les solutions les plus pertinentes et les plus efficaces se dessinent alors…

Le cynisme de la langue française est encore plus incompréhensible dans cette affaire. Je ne parle pas de la France ou de la francophonie. J’adresse un problème purement linguistique.  Par exemple dans une situation de viol, le français (la langue) dit : une femme ou une fille s’est faite violée. La construction « s’est faite… » exprime ou renvoie à la volonté de la fille ou de la femme d’être violée, cela renvoie, non pas à sa part de responsabilité, mais à sa seule responsabilité. Et donc l’action est doublement réfléchie sur la fille. Elle se retrouve doublement au centre de la construction et du raisonnement. En, fait le raisonnement qu’on veut nous faire avaler est la suivante : la fille ou la femme a contacté son bourreau, a conclu un marché avec lui et lui a donné rendez-vous, jour et heure, pour être violée. Ah non, elle n’a pas appelé mais sa manière de s’habiller est en elle-même, un véritable appel au viol. Sérieusement ?

Vous comprenez mieux maintenant que la fille ou la femme soit au centre de la réaction contre ce viol :

  • Comment étais-tu habillée ?
  • Que cherchais-tu dehors à cette heure ?
  • Qui t’a dit de passer par là ?
  • Que faisais-tu dans sa chambre… ?
  • Toi-même tu es une dévergondée, une fille légère

Et les solutions ? Comme le problème est de sa responsabilité, la solution aussi suit :

  • Habillez-vous correctement
  • Ne sortez/restez pas seule la nuit
  • Apprenez le self défense. On est allé jusqu’à fabriquer des culottes anti viol pour les filles…

Les actions qui se concentrent sur les hommes et les garçons sont rarissimes.

Ce sont ce genre de constructions qui sous-tendent un certain nombre de politiques nationales comme celles liées à la natalité par exemple. Le raisonnement est que c’est la responsabilité de la femme d’éviter les grossesses ou que le taux de fécondité élevé est de la responsabilité de la femme. A partir de là, il y a eu dans beaucoup de pays de multitudes méthodes de contraceptions qui ne ciblaient que les femmes pendant de nombreuses années au cours desquelles les méthodes de régulation des naissances n’ont concerné que les femmes et les filles. Les besoins des hommes et des garçons en matière de contraception n’étaient même pas mesurés. Et comme les hommes étaient rarement impliqués et concernés par ce genre de politiques, elles se sont retournées contre les femmes et les filles auxquelles les hommes ont mené la vie dure, socialement et économiquement face à cette question.

Notre appel aux Etats et à la société civile est clair : réintégrer les hommes et les garçons dans les stratégies d’élimination des violences de genre et particulièrement des violences à l’égard des filles et des femmes.

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